mercredi 24 février 2016

1990 Egypte

Samedi 3 mars 1990

A 4h, départ de Strasbourg en train avec Viviane et nos amis Serge et Chantal, pour Mulhouse. Depuis la gare, trajet par navette jusqu'à l'aéroport.
A 8h45, décollage du vol d’Air Inter Mulhouse - Louxor.
A 14h30 (heure locale), arrivée à Louxor, en EGYPTE.

Pour contrer l'Empire ottoman, les Britanniques imposent leur protectorat le 19 décembre 1914 sur l'Egypte, dont ils sont maîtres depuis 1882. Le 28 février 1922, l'Egypte est reconnue comme un état souverain et indépendant. Elle devient un royaume. Suite au coup d'état des « officiers libres » dirigés par Néguib et Nasser le 23 juillet 1952, la République arabe d'Egypte est proclamée en 1953. Hosni Moubarak en est le président depuis 1981.
L'Egypte est l'un des membres fondateurs de la Ligue arabe.

Après les formalités de débarquement et les contrôles de visas, nous changeons de l’argent en livres égyptiennes. Nous nous rendons en ville en taxi.
Nous sommes en Haute Egypte. Louxor, la plus célèbre des anciennes capitales de l’Egypte s’est assoupie pendant plusieurs siècles. Le tourisme l’a réveillée pour en faire le site le plus visité du pays avec Le Caire.

Equipés de nos sacs à dos, le Guide du Routard à la main, nous nous mettons d’abord en quête d’un hébergement. Le guide nous indique « Titi pension », une pension très bon marché dans le centre-ville près de la gare. Nous nous y installons tous les quatre. Deux chambres au confort sommaire mais correctes.
Nous faisons ensuite une balade de repérage en ville. La nuit tombe brusquement à 18h. Il est vrai que nous sommes proches des tropiques.
Nous visitons de nuit le temple de Louxor, en pleine ville, au bord du Nil, merveilleusement illuminé le soir.


On y pénètre par une jolie allée bordée de sphinx. La construction du temple fut commencée par Aménophis III (1400 avant JC). Ramsès II continua son œuvre en y ajoutant deux obélisques aux proportions parfaites. Il n’en reste qu’un. L’autre fut offert à Louis-Philippe en 1836 et trône depuis sur la place de la Concorde à Paris ![]

Après cette première visite, nous prenons un repas dans un restaurant local, le Limpy, en face de la gare. Bonne cuisine à prix raisonnable. On boit de l’eau en bouteille, capsulée. C’est plus prudent ! Le serveur nous demande si nous sommes intéressés par du pigeon farci qu’il faut commander à l’avance. On est d’accord et on prend rendez-vous pour demain midi.
On se promène un peu dans les rues. Beaucoup de monde dehors. Nous sommes interpellés par un Egyptien qui nous avait déjà rencontrés dans le hall de la gare cet après-midi. Ça crée des liens ! Il nous invite à boire un thé avec lui. On accepte, et nous discutons dans un mauvais anglais en terrasse d'un café, dans la douceur ambiante.
Nous rentrons nous coucher à Titi pension vers 21h30.

Dimanche 4 mars 1990

Les douches rudimentaires sont froides. Il y a du papier dans les toilettes. Comme elles ne sont pas prévues pour, il ne faut pas jeter le papier dans les canalisations mais le déposer dans un récipient à côté…

Le matin, nous allons prendre un breakfast dans les alentours, avec loukoums et baklavas. Nous parcourons ensuite des quartiers aux rues non pavées, défoncées, avec des maisons aux étages souvent inachevés et des carrioles à cheval comme moyen de transport et de livraison…



La photo d’Oum Kalsoum, la grande chanteuse égyptienne, trône dans la moindre échoppe.
Arrivés sur la corniche du Nil, nous montons dans une calèche pour nous rendre à Karnak, à deux kilomètres au nord de la ville. Parcours agréable le long du Nil. Les bougainvilliers sont en fleurs.
Un conducteur de calèche demande un cigare à Serge. Je ne sais pas ce qui lui passe par la tête, mais celui-ci lui refile le cigare qu’il était en train de fumer… L’Egyptien le jette d’un air rageur. Quant à moi je suis outré d’un tel comportement. C’est l’occasion d’une belle engueulade entre nous !

Karnak : l'ensemble monumental le plus imposant et le temple le plus grandiose de toute l’Egypte. Pourtant, jusqu'au milieu du XIXe siècle, le site était la proie des carriers, des chaufourniers et des pillards. Bon nombre de ses constructions ont totalement disparu. Des vestiges du Moyen Empire attestent l'importance du site dès cette époque.
Pendant près de vingt siècles, des potiers, tailleurs de pierre, peintres, travaillèrent dans ce temple, à la gloire du dieu Amon. Chacun des pharaons bâtit de nouveaux pylônes, érigea de nouvelles statues afin d’associer son nom à celui du dieu. Certains firent place nette en détruisant les travaux du pharaon précédent.
Le temple est entouré d’une enceinte en brique de terre. On y pénètre par une allée bordée de sphinx à tête de bélier. 


On parcourt le site, depuis l'allée des béliers jusqu’au scarabée, en passant par le grand temple d’Amon, la grande cour, le sanctuaire d’Amon-Rê, les obélisques et les dix pylônes. Statues colossales : Ramsès II, Toutankhamon… Le colosse brisé est probablement celui de Ramsès II. On remarque une princesse entre ses jambes.




La Grande salle hypostyle est le « clou » de la visite. Elle fut construite vers 1375 avant notre ère. Cette salle de 102 mètres de large sur 53 mètres de profondeur pourrait contenir aisément la cathédrale Notre-Dame de Paris. S'y dressent sur 16 rangs 134 colonnes papyriformes de calcaire qui supportaient le toit. Formées de tambours de 1,10 mètres de haut posés les uns sur les autres, elles ont une hauteur totale de 21 mètres avec 10 mètres de circonférence.
Impressionnant ! On déambule entre les colonnes massives et imposantes. Beaucoup ont gardé leurs inscriptions. Certaines ont même conservé des couleurs. La lumière était peu importante dans cette salle mais elle filtrait malgré tout grâce à des interstices laissés dans le plafond.







 Au bout du temple, on atteint le scarabée.
La légende dit qu’il faut tourner autour une dizaine de fois pour avoir un enfant.


On découvre le lac sacré, alimenté par les eaux d'infiltration de la nappe phréatique, dans lequel les prêtres se baignaient selon un rituel précis.


Trois gardiens mangent à l’ombre de l’enceinte : une nourriture simple, végétarienne, ramassée dans le plat avec du pain « baladi », rond et creux. L’un est en uniforme, les deux autres en gandoura. Je m’approche d’eux. Ils me font un petit signe d’invitation.


Nous repartons à Louxor en calèche. Nous prenons notre repas dans le restaurant près de la gare, le Limpy, où nous avions commandé du pigeon farci. Le serveur nous demande si nous voulons du vin. Oui, pourquoi pas ! Il revient avec une théière et des tasses. Mais c’est bien du vin. Explication d’un air complice : il y a la mosquée à côté. Alors, on camoufle le vin dans une théière !

Nous rentrons à la pension. Petits ânes dans les rues, étals ambulants…


Nous faisons une sieste l'après-midi.

Dans la soirée, je retourne avec Chantal visiter le temple de Louxor. La statue colossale de Ramsès II en garde l’entrée. 


Un gardien nous demande un bakchich pour quelques vagues explications.
A l’origine cadeau de bienvenue, le bakchich est aujourd’hui employé à tort et à travers quelque soit l’interlocuteur, supplément à un salaire indigent. La faute aux touristes et à ce qu’ils représentent…  
Le soleil couchant illumine la mosquée, construite sur un épais remblai du temple. 


Curieux, cette superposition de deux civilisations. Cette mosquée a beaucoup gêné les archéologues dans leurs fouilles. Elle fut même agrandie en 1968 alors qu’ils étaient partis… en vacances !
Nous retrouvons Viviane et Serge. Nous faisons tous les quatre une balade de nuit dans les rues et sur la corniche du Nil.
Nous mangeons dans un restaurant en ville vers 20h, et nous rentrons à la pension. Je me couche vers 21h30.

Lundi 5 mars 1990

Ce matin, nous avons prévu de nous rendre à la nécropole thébaine, sur la rive gauche du Nil. Le patron de Titi pension loue des bicyclettes. Trois feront l’affaire. La quatrième, celle de Viviane, est plus que douteuse. Mais il n’y a plus d’autre vélo en état de marche dans le parc.


Un jeune qui traîne autour de la pension va emmener Viviane sur sa mobylette à la recherche d’un autre vélo. Fier comme Artaban d’emmener une Européenne avec lui, il fera plusieurs fois le tour du quartier… 
A 8h30, nous partons en bicyclette tous les quatre jusqu'à l'embarcadère. Le bac touristique est cher et sans intérêt. Nous préférons le « baladi », bac populaire autrement plus coloré et très bon marché. Nos vélos aussi paient leur place. Serge, on ne sait pourquoi ni comment, a trouvé le moyen d'attraper un rhume.


Après avoir traversé le Nil, nous nous rendons au kiosque à tickets : chaque site est payant, et nous devons prévoir autant de billets que nous pensons visiter de sites.
Nous traversons la mince bande de terre fertile de la vallée du Nil.
Pendant des siècles, le Nil a inondé la vallée, enrichissant la terre d'une épaisse couche de sol alluvial. Les crues se produisaient de juillet à septembre, résultat des pluies tropicales sur les plateaux d'Ethiopie. Le fleuve atteignait son niveau maximal en octobre. La décrue s'installait ensuite jusqu'au mois de janvier où le fleuve rentrait dans son lit.
Les crues du Nil rendaient la mince bande de terre de chaque côté du fleuve extrêmement fertile. Après la décrue, on commençait à labourer à l'aide de charrues primitives en bois, et à semer. Comme il pleut rarement en Egypte, les crues constituaient la seule source d'humidité pour les cultures. Des canaux d'irrigation servaient à contrôler l'eau, particulièrement en temps de sécheresse.
Tout comme dans les bandes dessinées de Lucky Luke, la verdure et la végétation luxuriante s'arrêtent brusquement pour laisser la place à un désert rocailleux.

Nous allons parcourir en bicyclette la nécropole thébaine. Là s'élève le plus vaste champ de ruines d'Egypte.
Capitale de l'Egypte au Moyen et au Nouvel Empire, Thèbes était la ville du dieu Amon. Sur la rive est se dressaient les maisons des vivants, de part et d'autre des voies processionnelles qui reliaient les enceintes de Karnak et le temple de Louxor. Sur la rive ouest, la rive des morts, furent établis les tombeaux royaux et les temples funéraires. Aucun vivant n'y résidait, à l'exception des ouvriers de la nécropole et quelques prêtres.
Nous passons d'abord devant les colosses de Memnon, deux imposantes statues semblant garder l'entrée du site sacré, qui se dressent, majestueuses, au milieu des champs. 
Nous atteignons le Ramesseum : c'est le temple funéraire de Ramsès II dont l'imposant colosse, brisé, mord la poussière. La distance, d'une oreille à l'autre, est de deux mètres !



Tout au fond du temple, on trouve la salle astronomique, où une trappe permettait de laisser filtrer les rayons du soleil.
Dehors, d'ailleurs, il commence à faire chaud. On trouve en sortant du Ramesseum un resto-cafétéria, tenu par un vieux, en photo un peu partout sur les murs.
Nous continuons jusqu'à Deir-el-Bahari.
Le temple de la reine Hatchepsout fut bâti par son architecte (et amant ?) Senmout. Elle écarta du pouvoir Thoutmosis III, le fils de son frère et mari. Celui-ci, dès la mort de la reine, fit marteler partout son visage.
Ce temple thébain est unique et se distingue des autres temples, car il est en partie creusé dans le roc de la montagne thébaine à laquelle il s'adosse et s'élève sur trois terrasses reliées par des rampes d'accès. Restauré par des archéologues polonais, le temple d'Hatchepsout apparaît quasiment tel qu'il existait à l'époque.


 
Terrasses, cours, portiques, chapelles d'une grande richesse. A l'intérieur, les reliefs ont conservé une bonne partie de leurs couleurs. 


On remarque un peu partout le martelage des sexes des hommes, effectué à partir du Vsiècle après JC par les chrétiens coptes.
Sur l'esplanade, Viviane achète un foulard qui va servir de turban pour se protéger du soleil qui commence à taper fort. Au retour, nous faisons une halte au village de Gournah, au flanc de la montagne.


Nous regardons travailler un potier qui fabrique des figurines pour les touristes.


Une femme nous interpelle pour que nous entrions dans la maison. Mais nous n'achetons rien.
La maison d'à côté, qui est aussi une boutique, est couverte de peintures colorées. Le propriétaire qui a accompli le « hadj » (une des obligations de l'Islam) y raconte son pèlerinage à La Mecque en dessins naïfs. 


Nous enfourchons à nouveau nos vélos pour nous diriger vers la vallée des Rois. La route grimpe longuement dans la rocaille sous le soleil. Viviane et Chantal mettent pied à terre.


Nous atteignons le site de la vallée des Rois.
C'est la clef des sites de la rive gauche. La plupart des grands pharaons y ont leur sépulture. Si les nécropoles sont généralement magnifiques, les entrées étaient cachées pour éviter le pillage. Toute l'architecture égyptienne est une lutte permanente pour déjouer les pillards. « Tous ces pharaons ont consacré leur vie à édifier de véritables coffres-forts pour aussitôt se faire démailloter par des pilleurs sans scrupules.» (Guide du Routard). Seule la sépulture de Toutankhamon fut retrouvée intacte.
Nous allons prendre une bière sans alcool au rest-house. Nous parcourons les sites cachés dans la montagne.


Echelles et passerelles permettent le passage pour trouver l'entrée de certains d'entre eux. Une sombre entrée dissimulée dans la roche, un escalier ou un couloir en pente raide, mal éclairé, un air sec, chaud, étouffant. Claustrophobes s'abstenir. Ici et là des puits, des fausses portes, des culs-de-sac censés dérouter les pilleurs de tombes. Mais à l'intérieur, un amoncellement de merveilles.
Toutes les tombes ne sont pas ouvertes à la fois. Et il faut faire un choix :
- La tombe de Ramsès VI, célèbre pour son magnifique plafond astronomique.
- La tombe d'Aménophis II dont la porte s'ouvre au pied d'un rocher à pic. La salle du sarcophage est entièrement décorée de divinités, le plafond constellé d'étoiles.
- La tombe de Thoutmosis III. Pour accéder à la tombe, il faut emprunter un escalier en fer sur un fort dénivelé. On pénètre dans la tombe par un petit couloir en pente.


On accède tout d'abord à un puits et à une antichambre avant de pénétrer dans la chambre funéraire.
- Et bien sûr la tombe de Toutankhamon, l'un des pharaons les plus célèbres parce que son tombeau fut le seul découvert intact en 1922. 


On est prié de laisser les appareils photos à l'entrée. L'ensemble du trésor contenu dans cette nécropole nous est parvenu dans son intégrité. Le dernier sarcophage est encore en place. Par contre, tout le mobilier funéraire et les bijoux sont au musée du Caire. Assez peu de décorations murales. Elles n'ont pas été terminées, car le pharaon est mort très jeune. Mais la visite reste impressionnante.

En sortant des tombeaux, la chaleur nous saisit. Nous récupérons nos bicyclettes pour le trajet de retour. Dans ce sens, ça va bien. Ça descend. Pas de coup de pédale pendant cinq kilomètres.
On rejoint la vallée du Nil et ses terres fertiles. Le contraste entre le désert et la végétation est hallucinant. Le soleil devient agréable, la végétation luxuriante. 


Un fellah travaille dans un champ irrigué, avec tout autour des dizaines de petits hérons qui cherchent leur pitance. 


Nous retraversons le Nil avec le bac. Nous sommes de retour à Louxor entre 16h30 et 17h.
Nous allons manger vers 19h en ville et rentrons nous coucher. On ne fait pas de vieux os ! La journée a été fatigante.
                                                               
Mardi 6 mars 1990

Vers 8h, nous quittons Louxor en taxi pour Assouan. Nous avions rencontré hier soir le chauffeur et convenu d’un rendez-vous pour ce matin.
A mi-chemin, après une centaine de kilomètres, nous atteignons Edfou. Notre chauffeur nous attend pendant que nous visitons le temple d’Horus.


Assez austère, et d’une dimension impressionnante, il est très bien conservé parce qu’il fut à demi enfoui dans le sable. Le temple a conservé son toit. La pénombre intérieure participe au côté mystérieux de l’édifice. Le dieu Horus est représenté sous les traits d’un faucon.


Plus au sud, nous faisons un arrêt à Kom Ombo. A 2 km de la route principale et du village, le temple se trouve isolé, majestueux au bord du Nil. Tout autour, les champs.


Il est consacré à deux divinités, Horus le faucon et Sobek le crocodile. Dans la grande cour, on découvre un nilomètre (qui servait à mesurer les crues), puits dans lequel vivaient les crocodiles sacrés. Les escaliers de faible hauteur permettaient aux bêtes d’accéder par elles-mêmes jusqu’au temple.
Nous mangeons tous les cinq un casse-croûte sous la tonnelle ombragée d’une cafétéria, près du site, avant de repartir.

Nous arrivons à Assouan dans l'après-midi. Nous cherchons d’abord à nous loger. Notre taxi nous amène à un petit hôtel. Avant de partir, il nous propose de nous emmener demain à Abou Simbel. Tout d’abord, nous déclinons l’offre. Mais il est têtu. Il laisse ses coordonnées et dit qu’il repassera ce soir au cas où l’on ait changé d’avis.
Nous nous installons dans une chambre à quatre lits disposés tout autour de la pièce le long des murs. On va d’abord faire une sieste.


Dans l’Antiquité, Assouan avait une importance stratégique considérable. Bâtie à la hauteur de la première cataracte, elle contrôlait le passage des bateaux sur le Nil. C’était aussi le point de départ des incursions guerrières en Nubie et en Somalie. Aujourd’hui, Assouan constitue le point d’acheminement des caravanes qui apportent les épices.
Finalement, il avait raison d’insister, le chauffeur de taxi. Pour un prix intéressant, après le petit jeu du marchandage, on fait accord. On partira avec lui demain !
Dans la soirée, on se balade à pied dans le souk d'Assouan. Endroit magique. Epices enivrantes et colorées qui envahissent le souk depuis des millénaires. Ça sent déjà l’Afrique. La population est de peau très foncée, voire noire. Nous sommes en Nubie. Commençant au sud de la première cataracte, cette région fut progressivement conquise par les pharaons. Les Nubiens sont un peuple du Soudan installé dans la vallée du Nil, non arabe et tardivement islamisé.
Nous mangeons au « El-Nil restaurant », sur la corniche du Nil. Des grillades. On évite les crudités.
Nous rentrons nous coucher dans la chambre commune. Serge, arrête de ronfler !

Mercredi 7 mars 1990

Quand nous nous levons, notre chauffeur est déjà là.  Nous partons à 7h, jerricans d’essence et caisse de bouteilles d’eau amarrés sur la galerie de la voiture. Dans le véhicule, tout ce qui est inutile a été enlevé, même le rembourrage des portières…
Plusieurs contrôles de police à la sortie d’Assouan. Une autorisation est requise pour descendre vers le sud. Le chauffeur semble avoir fait le nécessaire ; mais à chaque contrôle, il laisse quelques billets, de la main à la main…

Nous allons effectuer un trajet de 300 km à travers le désert de Libye (la partie orientale du Sahara limitée à l’est par le Nil). Nous passons le tropique du Cancer (23° 26' latitude nord). Il n’y a rien qui indique ce passage.
D’immenses étendues de sable s’étendent à perte de vue, de temps en temps parcourues par des plateaux pierreux. 


La route est bonne, monotone, et par moments envahie par le sable.
Nous nous arrêtons sur le parcours pour une pause. Serge ramasse du sable fin dans une fiole pour le ramener à la maison. Dans le lointain, on croit voir un lac. C’est la réverbération du soleil sur le sable qui fait penser à de l’eau. On comprend mieux l’origine des mirages qui peuplent les récits des voyageurs.


A 10h30, nous arrivons à Abou-Simbel, au sud de l'Egypte, en Nubie, non loin de la frontière soudanaise.
Les temples d'Abou-Simbel sont deux temples de l'Égypte antique construits par le pharaon Ramsès II. Ce site, encore ignoré des touristes voilà vingt ans, doit sa popularité à la formidable campagne de l’Unesco pour le sauver des eaux.
Dans les années 1960, alors que le président égyptien Gamal Abdel Nasser fait construire le haut barrage d'Assouan sur le Nil au nord du lac Nasser actuel, l'Unesco entreprend de sauver de l'inondation ces deux monuments majeurs du patrimoine mondial situés au sud du lac. Les deux temples furent d’abord découpés en blocs de 15 tonnes (déblaiement de 310 000 tonnes de roches et numérotage de chacune des pierres) et reconstruits plus haut au bord du lac sur une colline factice à l'abri de la montée des eaux.
Le grand temple est dédié à Ramsès II et aux trois grands dieux égyptiens Amon, Rê et Ptah. À l'entrée, on trouve quatre colosses de Ramsès assis, dont un qui se serait cassé peu après sa construction. Entre les jambes, la reine en miniature. 




Le temple a gardé son toit. La pénombre accentue la magie des lieux. Sur les murs, des scènes de batailles.


 Au fond du temple, quatre statues divines assises sont éclairées deux fois l’an par le soleil.


Le petit temple fut construit en hommage à la reine Néfertari, l'épouse bien-aimée de Ramsès II.


On termine la visite par les coulisses du théâtre. Toute cette montagne n’est en fait soutenue que par une gigantesque voûte en béton. Impressionnant ! Vraiment digne des pharaons !
Les touristes commencent à arriver, la plupart en avion. Il est temps de sortir.
A 12h, nous mangeons des sandwichs aux abords du site.

De 13h à 16h, c’est le trajet de retour vers Assouan.
Nous nous arrêtons à Sad el-Ali, le haut barrage.


Pour le construire, Nasser entreprit des négociations avec les Américains et les Soviétiques. Les Etats-Unis y renoncèrent, considérant le régime trop fragile. Furieux, Nasser nationalisa le canal de Suez en 1956 pour financer son projet.
Ce barrage, inauguré en 1971, permet de régulariser le débit du Nil et d’accroître les surfaces cultivables. Ce lac artificiel « Nasser », de 500 kilomètres de long, est le deuxième du monde.
Le barrage posa d’énormes problèmes. D’une part, la disparition du pays nubien. La communauté internationale fut plus émue par les temples immergés que par le sort des 60 000 Nubiens déplacés. D’autre part, le limon naturel est désormais bloqué par le barrage, appauvrissant les sols. Le fleuve n’est plus assez puissant pour repousser les eaux de la Méditerranée. Chaque année, des surfaces cultivées sont envahies par l’eau de mer.
Nous ne nous attardons pas. Intérêt limité, malgré la prouesse technique.

Rentrant en ville, nous avons soif. Notre chauffeur nous emmène dans une arrière-salle discrète d’un bistro qu’il a l’air de bien connaître. 


La bière égyptienne Stella, peu alcoolisée, se boit facilement. Cinq bouteilles, tout de même ! On échange des adresses avec le chauffeur de taxi. La sienne est libellée en alphabet arabe. Ce sera facile, une fois rentrés en France !
Nous retournons à notre petit hôtel. Les felouques arpentent le Nil. La rive gauche est encore ensoleillée.


Le soir, nous nous baladons dans le souk puis mangeons en ville, au « Carre Ace ».

Jeudi 8 mars 1990

Ce matin, nous avons prévu de nous rendre au temple de Philae.
Nous prenons un taxi en ville : une vieille guimbarde qui cale au premier arrêt. Nous devons descendre pour la pousser et la faire redémarrer. On ne s’arrêtera plus, ni aux stops ni aux feux rouges jusqu’à l’embarcadère ! Ensuite, un petit bateau à moteur nous mène au temple en cinq minutes. 


Tout comme Abou-Simbel, le temple a été déplacé sur un promontoire  situé à 300 m de Philae et perpétuellement hors de l’eau. Le temple de Philae est un des plus extraordinaires d’Egypte. L’Unesco a restauré l’ensemble avec beaucoup de délicatesse. Philae permet d’imaginer un temple tel qu’il était au temps des pharaons. 


On y vénérait Isis, la mère universelle. Ce fut le dernier endroit à pratiquer les croyances antiques. Au IVe siècle après J-C, l’empereur Théodose ordonna la fermeture du site. Plus tard, les coptes le transformèrent en église.
Depuis le temple, vue sur les eaux du lac et les rochers qui affleurent. Des pêcheurs se reposent sur la rive.


Au retour, nous passons par l'obélisque inachevé. Dans une grande carrière de granit, on y observe un obélisque dont la taille a été abandonnée après une fêlure dans le granit.


Nous mangeons en ville au « Maxime’s cafeteria » sous les arcades. Des touristes britanniques s’attablent à côté et commandent un thé ou un café au lait. Le serveur leur fait comprendre que non ce n’est plus l’heure ! Après le repas, nous faisons une sieste à notre hôtel. Par la fenêtre de la chambre, nous avons une vue sur le gourbi dans lequel vivent les voisins.


Dans la soirée, nous nous promenons à Assouan et flânons dans le souk.


Au bord du Nil, le soleil commence à décliner. En face, sur la rive gauche, les tombeaux des Nobles sont encore ensoleillés.


 Les felouques parcourent à contre-jour le fleuve qui rougeoie. Splendide coucher de soleil.



Dans le souk, Serge s’achète une gandoura  et flambe comme un pacha. Il est persuadé d’avoir fait une bonne affaire et d’avoir arnaqué le marchand. Nous nous rendrons compte quelques boutiques plus loin que c’est lui qui s’est fait avoir !
Dans les rues du souk, nous assistons à un curieux spectacle, impensable en Europe. Un homme et son aide, assis par terre, mettent en conserve des poissons du Nil. Dans des anciennes boîtes métalliques de conserves vides, ils enfournent un ou deux poissons à la main, rabattent le couvercle et ferment hermétiquement le tout avec un fer à souder ! Et voilà… boîte suivante !

Vendredi 9 mars 1990

Le matin, nous nous rendons en felouque à l'île Eléphantine, sur le Nil. La traversée est mouvementée. La felouque est lourdement chargée, occupée par des ouvriers et du matériel divers. Les occupants nous considèrent avec sympathie. L’un d’entre eux, par contre, se couvre la tête avec une capuche. 


Au milieu du fleuve, l’embarcation heurte une autre felouque. Un bref instant de frayeur ! L’eau du Nil est infestée de bilharzies, à l’origine d’infections parasitaires, surtout quand il y a des roseaux. On n’ose même pas laisser nos mains effleurer l’eau. Et pourtant, on voit des gens s’y laver, et même boire de l’eau du Nil !
L’île Eléphantine est superbe, malheureusement défigurée par la construction d’un hôtel monstrueux. Et le pire, un énorme mur sépare l’hôtel du village. Les habitants d’Assouan l’appellent le mur de Berlin ! L’île est le seul endroit d’où on ne le voit pas.
Une fois sur l’île, nous traversons à pied deux charmants villages nubiens. Malgré le tourisme, ils sont absolument intacts. Pas de boutiques de souvenirs. Les maisons, construites le long d’étroites ruelles, rappellent déjà l’habitat africain. 


Nous nous promenons dans l’oasis, délicieux et ombragé, où vaquent en liberté enfants et animaux.



Nous visitons également le musée, installé dans la demeure de l’ingénieur qui construisit le premier barrage. Un peu poussiéreux, mais avec de jolis objets, statues, bijoux et sarcophages de l’époque pharaonique. A côté du musée, le nilomètre est un escalier qui descend dans le Nil : des échelles graduées très anciennes servaient à mesurer les crues.

De retour à Assouan, nous mangeons en ville. L'après-midi, nous récupérons nos sacs à dos à l’hôtel et nous nous reposons dans un parc au bord du Nil.
Besoin de lire la presse. J’achète « Le Monde » à un vendeur de rue. Il sort de grosses liasses de billets de sa poche. En Egypte, les pièces de monnaie sont pratiquement inexistantes. Il n’a évidemment pas de quoi me rendre la monnaie. Comme j’insiste, il me réclame son bakchich.
Je me surprends à répondre : “No bakchich for a newspaper”!
Nous nous acheminons vers la gare d’Assouan pour repartir à Louxor. Serge, en cheminot français qui se respecte, nous assure que les trains partent toujours à l’heure. Et bien sûr, lorsque nous arrivons à la gare, le train vient de partir ! Serge veut déposer une réclamation, ameute tout le personnel de la gare et exige le remboursement du billet. Finalement, le chef de gare appelle un taxi et le charge de rattraper le train. Il est 17h. Comme il est déjà payé, le taxi a tout intérêt à aller le plus vite possible. Il roule à un train d’enfer, doublant voitures et carrioles tirées par des ânes, n’importe où et n’importe comment. Sur le bord de la route des carcasses de voitures, un cadavre d’âne… Dans la voiture, nous n’en menons pas large. Finalement, nous doublons le train et le récupérons à l’arrêt d’une gare de campagne vers Kom Ombo à 18h15, où le chauffeur nous jette avec armes et bagages. La poursuite du trajet dans le train, assez confortable, se passe sans encombre. Nous amusons la galerie avec nos réflexions sur les chemins de fer locaux.

Nous arrivons à Louxor à 21h. Nous cherchons à revenir à Titi pension. Un jeune garçon dans la rue nous interpelle pour nous proposer un hôtel. Il se demande pourquoi on cherche absolument à retourner à Titi pension. De toute façon, il n’y a plus de place à la pension. Nous allons donc suivre le garçon qui nous mène à un petit hôtel fort sympathique, avec deux chambres plus confortables en effet.
Nous allons manger en ville une dernière fois dans un des restaurants que nous connaissons. Bien que nous ayons surveillé notre alimentation toute cette semaine, Chantal, Serge et moi ressentons quelques effets de la « turista ». Il est temps de rentrer. Ça tombe bien, on rentre aussi se coucher.

Samedi 10 mars 1990

Le matin, nous faisons une balade à Louxor. Nous visitons l’Institut du papyrus : tout ce qui concerne cette plante et les processus de fabrication.
Pour je ne sais plus quelle raison, à la sortie, je m’engueule avec Serge.
Sac à dos sur les épaules, nous traversons la ville en direction de l’aéroport. En cours de route, on nous interpelle depuis l’entrée d’une maison. Une fête de famille a lieu, et l’on nous invite à partager le repas de fête. Nous acceptons l’invitation.
La cuisine égyptienne n’est pas vraiment variée. Elle ne comprend que quelques plats essentiels comme le foul, fèves brunes mijotées en ragoût, la molhodia à manger tiède avec du pain de maïs, la méloukhia, une soupe avec des herbes hachées, des poivrons, de l’ail. Le repas traditionnel est très végétarien. Mouton ou bœuf sont le privilège des jours de marché.
Aujourd’hui, pour la fête, il y a du mouton, préparé en ragoût. Très goûteux !
A 14h, nous quittons cette famille en la remerciant chaleureusement, car il est temps de repartir. Nous prenons un taxi jusqu'à l'aéroport.

Décollage à 16h.
Atterrissage à Mulhouse à 20h (heure française). Nous rejoignons la gare et prenons un train jusqu'à Strasbourg. Nous arrivons à la maison vers minuit.


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